Deux enfants, un garçon et une fille, sont assis, blottis l’un contre l’autre sous une couverture. La douceur de leur teint, la tendresse de leur enlacement, leurs vête- ments printaniers ne peuvent éclipser la sensation que leur regard, flou, porté vers le lointain, n’est pas serein. Flou, leurs yeux, flou leur corps, floue la mollesse de leurs membres et de leur couverture. Deux enfants hagards, juchés sur le dos d’un tyrannosaure, regardent vers l’avenir.

Monture peu sécurisante que ce dino à la gueule ouverte ; pupille cernée de jaune ; dents ; griffes; narines ; colonne vertébrale horizontale mais les épaules tom- bantes, jarrets tendus, griffes plantées au sol. Il va attaquer. Ignore-t-il que des petits survivants se sont abrités sur son dos ? Oui, il l’ignore. Il ne les sent pas, il ne les voit pas. Leur présence est parasitaire, mais résultante d’un hasard du moment, qui ne durera pas.

La fin du monde. Ironie de cette monture à l’opposé de toute possibilité de domestication ou d’empa- thie, symbolisant à elle seule la férocité extrême d’une race animale, dont l’évolu- tion et la sophistication lui ont permis d’être une véritable machine à tuer, et qui fut cependant impitoyablement décimée par une force plus aveugle encore, et sans doute plus diffuse. Doit-on y lire une allégorie de notre propre évolution ? Ces enfants perdus, si mi- gnons, si touchants, sont sans nul doute conduits à leur perte. Mais ils s’aiment, et pour l’instant ça va.


Maho Nakamura est née au Japon, et est arrivée à l’âge de cinq ans en France. Elle a dans sa première année parisienne fait connaissance avec la culture occidentale à travers la télévision, sans en comprendre la langue, la nuit, tandis que ses parents travaillaient. Envoyée en pension à partir de 6 ans, elle ne comprenait toujours pas le français. Est-ce durant cette période que Maho a développé sa faculté d’étudier avec sensibilité et d’interpréter tout ce qu’elle vivait et voyait ? Double vue : celle d’une étrangère devant intégrer les codes du langage, de la culture d’un continent nouveau, celle d’une petite fille acquerrant par force et dans l’urgence, le recul face aux conditions de son existence.De son Japon natal, sans doute le choix de la céramique, mais aussi l’omniprésence d’un bestiaire très fourni. Dans sa précédente exposition à la galerie simple, Crime Tellurique, cygnes, chats, oies, poissons, chiens, boucs, porcs, chevaux se trouvaient mêlés à toutes les scènes dans une domesticité évidente. Hommes et bêtes dans le même bateau face à la tourmente et aux évènements historiques.

Cet intérêt porté à l’animal se poursuit dans « A l’ouest » tant par la présence d’une louve romaine à visage de prostituée, allaitant Remus et Romulus, d’un tyrannosaure abritant deux gamins, de gorilles penchés au dessus d’un tourbillon boueux, d’une grenouille coassant à la lune, écoutée par les animaux de la forêt.

Le sauvage se fait plus présent ici, reflet d’une époque tourmentée.


Au départ de la conception d’une œuvre, il y a la télévision et Internet ; Maho Nakamura dit qu’elle traduit en céramique. Dans « lequel préférez-vous », les élections présidentielles sont ainsi traduites par quatre figurines représentant de tendres garçonnets, l’apprenti pâtissier gourmand, le berger romantique, le scout intrépide, et le sportif fougueux. Interrogeant ici avec humour un problème philosophique sur le choix, les candidats se présentent dans un catalogue d’hommes fantasmés par une petite fille, dont l’imagerie réfère à un monde révolu mais toujours présent dans l’inconscient collectif. Convoquant le kitch avec fraî- cheur, Maho Nakamura évoque la naïveté de l’art Roman, dont elle admire l’efficacité de la narration, et emprunte les changements d’échelle à des fins symboliques. Chaque sculpture est un petit monde, témoignant du regard, extérieur mais curieux, d’une voyageuse au cœur de la civilisation occidentale. Se jouant des codes de la représentation avec irrévérence, elle anime, avec truculence et tendresse mêlées, des scènes-clés du monde actuel, qu’elle habite avec passion.


Cécile Wautelet, 2017

Maho Nakamura



du O1/02/18 au 17/02/18