En grec ancien, Pharmakon désigne à la fois le remède,

le poison et le bouc-émissaire. Pharmakon, c’est le constat d’un système construit à la fois sur le rejet de l’autre, l’affirmation individuelle, et la nécessité du groupe comme autant d’aspects d’un même mouvement.

Ces contradictions sont au coeur du travail de Cornelia Eichhorn. Après avoir exploré les voies de l’art vidéo, c’est à travers le dessin que

l’artiste trouve aujourd’hui son moyen d’expression privilégié.

D’un média à l’autre, on observe une même continuité de sujet et de nombreux échos esthétiques : figuration et contamination des corps ; montage, accumulation ou rapprochement de signes et d’images;

gestuelle réduite et silencieuse opposé à de violents mouvements de souffrance. Un surplus et une accumulation que ses dessins traduisent dans des compositions chargées.

C’est donc autour et à travers l’image corporelle que l’artiste construit ses représentations, articulant fusion sociale et repliement individuel.

Ainsi, une large partie de son travail de dessin met en scène des

sujets contraints par les vêtements et les parures auxquels ils sont

attachés : des corps vacillants entre soumission, tolérance et lutte pour s’en

extraire. Dans Les Décomposés (2016), les visages sont affublés de protubérances obscènes, et brisés par le collage et les contrastes de couleurs. Dans L’Échine Souple (2017), les lignes d’un dos déformé se frottent aux crêtes montagneuses qui l’entourent; la texture de la peau sur le papier se confond à celle du paysage ; au-dessus du corps, trois photographies culminent : excroissance sociale d’un sujet en réserve. Sur le papier, le corps devient perméable, l’objet devient sujet, l’intérieur fusionne avec l’extérieur. Par ces effets d’hybridation, Cornelia Eichhorn utilise le corps comme lieu d’expression des multiples contraintes

sociales, physiques et psychiques.

En même temps, ce corps-sujet-matière ne reflète-t-il ce désir primitif de fusion et de communication universelle ? Dans la psychologie lacanienne, le stade du miroir n’est pas uniquement le moment où l’enfant prend conscience de lui-même en tant que sujet. C’est parallèlement celui où il prend conscience des autres en tant qu’objet et commence à établir une frontière entre lui et les autres corps qui l’entourent. Il sort alors de la phase orale pour entrer dans le langage. En dessinant des corps poreux entre intérieur/extérieur, sujet/objet, corps propre/corps de l’autre, le sujet chez Cornelia Eichhorn subit la violence sociale, reflète aussi son dépassement par un retour fantasmatique à cet état primitif et embryonnaire.

Ana Bordenave, 2017

Cornélia Eichhorn est née à Erfurt en RDA,

vit et travaille à Paris.

Elle à étudié le cinéma à l’université Paris VIII avant d’entrer à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs à Paris en section Photo/Vidéo.

Explorant les médiums vidéo, photo et dessin, ses recherches tentent de créer des images mentales d’émotions engendrées par la violence de l’être humain, par des codes comportementaux, les dysfonctionnements et rapports de forces pervers entre l’individu et le groupe.

Elle utilise une imagerie violente parce que ces contrariétés sont minimisés ou restent invisibles dans la société alors qu’il n’y a rien de plus violent parfois et qu’elles conditionnent toute notre existence.


PHARMAKON

Cornelia Eichhorn

du 02/06 au 17/02/17